On pourra bien sûr m'objecter que mon comportement serait, effectivement, sexiste, qu'il relèverait à la rigueur de l'acharnement, de la myopie de classe – je ne verrais que les ennemis objectifs, les traîtres de classe, les plus bas dans l'échelle sociale, ignorant sélectivement le rôle des ayants-droit de Twitter, de ses salarié·es, de notre bien-aimé Chris Messina, de ses cadres à des fonctions de direction.
Le rôle de Jack Dorsey et d'Elon Musk – autrement dit le rôle de l'extrême-droite.
Sans doute avons-nous toutes deux été victimes de Twitter. (Désolée de réfléchir à voix haute, mais je ne pensais pas pouvoir lui pardonner un jour, et j'accueille ce sentiment avec un certain soulagement.) Mais si l'on liquidait par principe toute accusation de harcèlement sur Twitter, venant de personnes n'ayant pas un tel historique, ou n'appartenant pas à de telles affiliations politiques, ou à des milieux sociaux hors-ligne prônant de telles méthodes, alors il en irait de même pour des personnes soupçonnées d'avoir harcelé Tanxxx (sur la base d'une interprétation éclatée de propos que j'ai tenus, du registre de « je ne me souviens pas de grand-chose, c'était peut-être par exemple ceci ou peut-être du harcèlement en lien avec Tanxxx » (pourquoi serait-elle considérée de facto comme la victime dans cette histoire ?)), ou pour des personnes m'ayant harcelée personnellement.
Soit on considère que tout un ensemble de ce que Michel Foucault aurait appelé « des dispositifs de pouvoir » – concurrence pour notre attention, raréfaction de l'attention disponible à travers des prises de recherche et de découverte de contenus extrêmement pauvres ; haine larvée qui s'ensuit ; limitation de nos posts à 140 signes, la plupart du contexte est implicite, les posts sont partagés à l'intention de membres déjà formé·es de nos propres communautés, limitant la capacité d'interprétation de militant·es tentant de se former sur Twitter ; le « militantisme Twitter » qui ne vise pas ensuite à trouver des solutions mais à trouver le meilleur jugement manichéen possible sur une catégorie de la population donnée – racisé·es, hommes cis, personnes non-binaires, intersexes, bisexuelles, etc. – découlant assez naturellement de ces deux seules propriétés (et il y en a plein d'autres, comme ce que j'appelle la double exploitation des victimes du techno-socialisme, en tant que productrices et que consommatrices de contenus en circuit fermé) – serait à l'origine de la prétendue « haine en ligne », et qu'en tenir rigueur à des militant·es sur un plan individuel serait un comportement de flics – et dans ce cas on le fait aussi pour les hommes –, soit on considère que Tanxxx est une harceleuse et on arrête de l'ériger en martyr.
Quoiqu'il en soit, il est bien évident que l'on se partage des références dans le milieu militant mais que Tanxxx n'en fait pas partie. Au contraire, les militant·es qui me semblent s'intéresser de près ou de loin à son œuvre ne me semblent pas réaliser d'activisme politique concret, ou en tout cas, dans un jargon vaguement sociologisant, ne me paraissent pas activer (ou, dans ce cas précis, pouvoir activer) de dispositions militantes dans les contextes où iels parlent de cette artiste et de son travail. Les propos les plus élogieux que j'ai lus à son sujet, sur un blog, évoquaient (d'une manière qui me paraissait plus relever du name-dropping) le fait qu'elle parlait à des mendiant·es. Moi aussi je parle aux mendiant·es de mon quartier, samedi dernier j'ai parlé à un mendiant vers Saxe-Gambetta et on s'est rendu compte qu'il avait droit à l'AAH, il ne l'avait pas renouvelée et ne pensait pas avoir à le faire, donc il pensait ne plus être suffisamment handicapé pour y avoir droit. Je lui ai dit qu'il devait la renouveler, et pris d'une vigueur nouvelle il m'a dit qu'il irait voir sa psychiatre au CMP dès lundi pour faire ses papiers. Vous pourrez y voir des qualités morales quelconques, j'y vois surtout un même habitus, une solidarité par anticipation avec une trajectoire sociale probable (et effectivement, sans l'AAH je serais à la rue, de la même manière que Tanxxx ne peut pas sortir à un concert sans se mettre une cuite pour surmonter son anxiété sociale).
Donc, effectivement, les gauchistes que je fréquente AFK ne se partagent pas des tweets de Tanxxx. De la même manière que les fascistes dont les exactions sont chroniquées par certains médias de gauche ne se partagent pas, selon toute vraisemblance, des poèmes de Prévert.
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