Je viens de faire une description visuelle très détaillée d'une infographie sur Mastodon, sur une musique par ailleurs plutôt sympa, ce qui me prit près d'une demi-heure de bien-être ; je me rappelai alors l'enthousiasme, la naïveté, l'innocence avec laquelle on envisageait un internet collaboratif dans les années 2000, un web où des profs partageaient des animations flash (comme lulu lutin malin), où une encyclopédie collaborative venait d'être créée, et où l'on partageait un sentiment quasiment religieux de communion envers ses prochain·es, à travers l'internet.
Cet internet n'est pas mort, mais ce sentiment nous fut volé par une série de circonstances fâcheuses : premièrement, l'émergence des réseaux sociaux, qui en étant addictifs nous montèrent les un·es contre les autres. Nous ne voulions pas nous en prendre à nos semblables, et lorsque nous le faisions nous le regrettions, nous en venions à craindre de mal nous comporter dans les transports en commun ; je me souviendrai toujours de l'enthousiasme de cette sexagénaire avec laquelle j'avais vaguement discuté dans le tram lorsqu'en sortant je lui souhaitai une bonne journée, code spontané lui confirmant le caractère désiré, approprié, et consensuel de l'interaction.
Ensuite, la captation de toute notion de “logiciels libres” en tant qu'infrastructure par Richard Stallman et par des ingénieur·es suivant des modèles à peu près analogues, comme l'OSI, reléguant toute discussion de nos infrastructures de communication, publiques/collectives ou privées/privatisées, dans une forme de dissonnance cognitive insularisant sans doute les logiciels libres de la culture militante omniprésente dans les syndicats, les milieux queers, les partis politiques de gauche, et plus généralement les institutions les plus mollement progressistes, ce qui y explique un taux endémique de comportements virilistes, homophobes, élitistes, etc. Je ne m'intéresse donc pas vraiment à savoir s'il faudrait plutôt dire « logiciels libres » ou « open source », pourvu que l'on socialise sémantiquement ce modèle de développement et donc que l'on en parle comme on parlerait d'un réseau ferroviaire (public ou privatisé), d'une couverture hospitalière, des médias, etc. ; la notion même d'*EEE* ¹ correspondant en retour à une stratégie courante de privatisation (comme en ce qui concerne d'ailleurs l'adoption de l'appareil d'État par le secteur privé, notamment en y faisant élire ses barbouzes, son expansion au sein de celui-ci, et enfin l'extinction de tout service public, à travers sa privatisation.
¹ L'« *Embrace*, Extend, *Extinguish* » est une stratégie nommée et développée par Microsoft pour adopter une infrastructure publique, s'y étendre, et l'éteindre. Cette stratégie concerne notamment les emails (avec Gmail), le web (avec les réseaux sociaux), et les ordinateurs (avec Windows/iOS/Android, l'omniprésence du web, le dinosaure de Chrome, etc.).
1/4
⭐1
Il y a tout lieu de considérer que pris·es en tenaille entre des infrastructures de communication privées, à peu près aussi sociales que Bernard Arnault, et la prise de contrôle idéologique progressive de nos communs par une élite auto-proclamée et mutuellement légitimée de mainteneur·euses d'infrastructure technique, par exemple en administration système, en maintenance de paquets, en rapports de bugs, et en production de code, au détriment de contributions à Wikipédia, ou de productions graphiques, audiovisuelles, écrites, par exemple de théières infusées dans des fab labs où se mêleraient des formes techniques et non-techniques de contributions à un web autant technique qu'institutionnel et culturel, les personnes de ma génération, ayant été à l'école au moment de l'émergence et de la découverte du web, partageraient ma déception refoulée et un peu contrite, mon sentiment d'illégitimité face à un web en réalité hostile et inaccessible, les développeur·euses ne voulant ou ne pouvant de toute évidence pas faire communauté avec nous dans un cadre associatif définissant nos devoirs et nos prérogatives, et donc protégeant chacun·e de ses membres.
Nous avons perdu un fort pouvoir d'attractivité associative en abandonnant le web d'une part à des entreprises privées comme Google et Apple, qui ont en retour promu Twitter, Sina Weibo, et Facebook, d'autre part à la gouvernance d'un Stallman peut-être brillant sur les questions techniques, mais aussi autiste et apparemment incapable de démocratiser les logiciels libres, ainsi, par manque d'expérience avec les logiciels dits « propriétaires », que de sortir d'une analyse sociétale des infrastructures de communication pour nous faire comprendre en quoi, concrètement, elles impacteraient nos communautés, en ce qui concernerait le partage des corvées domestiques, l'éducation de nos enfants, l'attention et la communication dans un couple, un sentiment de confiance ou d'insécurité dans un marché d'applications, ou encore les intérêts des Gafams dans notre incapacité de faire des sauvegardes ou d'utiliser des gestionnaires de mots de passe.
4/4
⭐1