Scrupuleusement, depuis deux semaines, Trix scriptait chaque soir les données de ses interactions du jour avec Jasper. Elle alimentait ainsi la personnalité de son propre sex-androïde, nommé avec originalité Jasp2, pour essayer de comprendre son équivalent humain. Mais avec qui voulait-elle établir une relation émotionnelle ? Elle ne le savait plus trop. Jasper jouait-il avec elle ? Incapable de décoder correctement l'attitude de son collègue, dont elle était peut-être en train de fantasmer l'intérêt pour elle, Trix avait conscience de préférer les réponses de son androïde. Les relations analogiques étaient décidément bien plus incertaines pour elle qu'une relation artificielle. Et au moins, elle s'endormait chaque soir en ayant merveilleusement joui grâce à Jasp2.
Depuis un mois, le service après vente était débordé par des défaillances en série concernant les caméras fixées dans les yeux des androïdes. Les pièces de rechange tardaient à être livrées : les techniciens avaient fini par souder des prothèses grossières d'anciens dispositifs de captation, comme des branches de lunettes sur les oreilles. C'était affreux et les retours de satisfaction clients étaient catastrophiques. Enfin, pas tous. C'était justement ces rapports que Trix épluchait ce matin-là. "Allo ? Oui, c'est Trix Anders. C'est au sujet des bons de retours... Oui... Il faudrait que vous trainiez à les émettre... Oh, un mois ou deux... Sisi, croyez-moi." Curieusement, les retours les plus positifs venaient des propriétaires d'androïdes non encore renvoyés au SAV. L'absence de vision avait forcé les machines à développer un mode d'exploration tactile de leur environnement qui, dans le cadre d'une e-relation sexuelle, s'avérait être très, très apprécié.
Trix accéléra le pas dans le couloir vers son labo, les joues rosies. Elle venait de mentir honteusement. A sa collègue qui s'étonnait que de tant de clients conservent leur androïde actif sans le retourner au SAV malgré une panne évidente du membre érectile, l'ingénieure avait feint la surprise, alors que cela faisait plus de trois semaines qu'elle se réconfortait chaque soir au creux d'autres membres, les bras de son Jasp2, et ses étreintes attentionnées, sans la moindre charge érotique. Etait-il possible d'avouer que son humaine solitude était comblée par la tendresse d'un robot ? Et surtout qu'est-ce que cela disait de sa propre capacité à aimer ? C'est littéralement en courant, comme pour fuir les réponses, que Trix débarqua, essoufflée, dans le laboratoire.
Il l'avait repérée de loin, sous le banc du réfectoire, un peu comme lorsqu'on trouve un billet de banque sur un trottoir, on regarde autour de soi, puis on pose son pied dessus, l'air de rien, on prétend refaire son lacet et on fourre bien vite la monnaie dans une poche. Là, Frank avait rapidement fait tomber sa serviette en papier sur sa trouvaille avant de ramasser le tout discrètement. Plus tard, dans son bureau, à l'abri des regards, il avait tenté de vérifier le signal envoyé par la télécommande qu'il avait trouvée. Totalement opérationnelle. Il ne restait plus qu'à l'activer au hasard dans l'entreprise et voir qui allait se mettre à sursauter sous l'effet d'une vibration au creux de son intimité.
Lorsqu'elle avait commencé ses études de robotique, Trix Anders s'était longuement interrogée sur l'éthique de la carrière qu'elle s'apprêtait à embrasser. Pourquoi mettre des robots au milieu des humains ? Pour les tâches dangereuses, répétitives ? Parce qu'exploiter des êtres vivants devenait, enfin, intolérable ? Tout cela, et bien d'autres considérations, elle s'y était frottée. Mais la question qui l'avait percutée, c'était : "Si le regard c'est l'âme, que mettre dans les yeux d'un robot ?" Affolée, elle s'était dit que le jour où l'on verrait l'âme d'un androïde au fond de son œil, on y verrait aussi la révolte sourdre.
"-écadence, nos valeurs excluent tout usage récréatif des androïdes ! Ils sont là pour travailler ! - Je crois que nous avons saisi votre point de vue, monsieur le Sénat-" Trix avait zappé un peu trop rapidement parmi ses webradios. Elle n'avait pas spécialement souhaité tomber sur une interview du Sénateur Nicholls, le type qui avait diffusé l'idée que les humains se faisaient remplacer par les robots, que ça rendait l'humanité asociable, pire, qu'on allait en oublier de se reproduire. Ouais, le même type qui, depuis le début de l'année, avait déjà envoyé au SAV deux e-girls, salement amochées. Mais ça, Trix ne pouvait pas le diffuser. À moins que...
... À moins que Trix n'abandonne, bien en évidence dans la poubelle sous la paillasse, l'étiquette de réception nouée à la cheville de la dernière e-girl de Nicholls échouée au SAV.
"Hey, Corey, viens voir ça." Nessie, de l'équipe de nettoyage affectée ce matin-là au labo 14, tenait en l'air sa trouvaille, sous le nez de son collègue. "Laisse moi essayer !" Corey approcha son smartphone de la pièce cartonnée où était logée la puce RFID.
Trix savait pertinemment que le meilleur moyen pour faire sortir une info de sa firme était de la jeter. Le lendemain, les réseaux répandaient de manière virale un nouveau scandale à propos d'un sénateur conservateur, pris la main dans le sac des contradictions inavouables, où sa crédibilité ne fut jamais retrouvée.
Note n°3157 "Il est tout de même navrant que l'avènement des androïdes sexuels n'ait pas été l'occasion de questionner nos biais culturels et nos fantasmes. Ceux des concepteurs initiaux, en l'occurrence, confortés par ceux des clients. Il est évident que les contraintes techniques ne sont pas à l'origine des parties génitales imberbes des robots, puisque les femelles ont été affublées de soyeuses chevelures. Je note aussi qu'un mâle chauve ne choque pas autant que lorsqu'il s'agit de la calvitie d'une femelle. La sensualité de la pilosité se restreint-elle uniquement aux cheveux des femmes ? On a reproduit sans recul, une fois encore. Dans combien d'autres impasses nous enfermons-nous ?"
Ce n'était pas par masochisme que Trix aimait relire, le soir, sur sa tablette, avant de s'endormir, les notes de recherches de sa directrice de thèse. Non. C'était pour peupler ses rêves d'espoir. Et se lever le matin, déterminée, lavée de la fatalité, portée par de justes objectifs.
"Alors, vous l'avez fait ? Trix, dis moi !" Jodie, sa meilleure amie, ne la lâcherait pas tant qu'elle n'aurait pas craché le morceau. Elle acquiesça, tout en sachant que la question suivante serait de lui extorquer des infos sur la mise à jour du 31 mars, 23h59. Mais l'ingénieure mettait un point d'honneur à ne jamais rien révéler à l'avance de leurs surprises du 1er avril.
"C'est ennuyeux, quand même. On va arriver à court de blagues pourries ! Que fait-on pour les demandes des clients qui veulent conserver la fonctionnalité ?" Le service marketing était vraiment coincé. Cette année, la blague consistait à transformer les androïdes sexuels en joke-bots à deux balles. Ca ne devait durer qu'une seule journée, mais les utilisateurs avaient réclamé encore, et encore, des blagues à leurs robots, jusqu'à épuiser la base de données.
Jasper se dit que décidément, Trix Anders était une adorable emmerdeuse. Elle s'amusait à poster chaque jour dans la newsletter de service une note de Sara Stroke, la célèbre chercheuse. Bien sûr, non sans malice, elle rappelait que le sexe avec les robots questionnait surtout, d'un point de vue philosophique, notre propre relation au sexe.
Note n°2946 "Après les sextoys fixes, la première révolution fut la vibration, déclinée sous différents schémas assez répétitifs. La seconde fut l'introduction des vibrations aléatoires. Aucune de ces évolutions majeures ne tenait cependant compte du ressenti réel de l'utilisateur, ce qui engendrait beaucoup de frustration. La troisième révolution que nous devrons mener, ce sont la vitesse et les vibrations générées en fonction du feedback biologique. Le champ d'étude est vaste, car pour reproduire cela, il faudrait que nous soyons capables de dire à quoi nous, humains, faisons attention chez notre partenaire lorsque nous faisons l'amour."
Le marché des androïdes sexuels n'échappa pas au consumérisme ambiant. Rapidement, l'une des fonctionnalités les plus demandées était de savoir si le robot était pliable, de façon à ce que son rangement soit le moins encombrant possible. Les bonus notés par les clients tenaient même à la gamme de couleurs disponibles pour la housse anti-poussière. Ainsi, un sexbot n'était guère plus qu'un simple objet pour leur propriétaire. Un genre d'appareil à gaufres, qu'on sort chaque jour au début pour essayer tous les moules et les recettes disponibles, puis qu'on remise sur une étagère, et enfin au fond d'un placard, quand l'attrait de la nouveauté a disparu.
#writever 21/01 : Câble Le labo était en effervescence, tout le monde ne parlait plus que de cette fugue à l'usine d'assemblage, la veille. "C'est fou ! Alors que le modèle G450 n'est pas fait pour se déplacer autant... c'était évident que sa batterie n'allait pas tenir. - Peut-être que Titan3 pensait vraiment pouvoir l'alimenter. - Oui, écoute : "...a été retrouvé assis dans le fossé, en mode veille prolongée, ses propres câbles d'alimentation connectés à l'autre androïde...". - On dirait... on dirait un geste d'amour, non ? - Et d'amour désespéré, pour fuir ainsi le long de la route, au lieu de se cacher." Un silence pesant s'installa dans la pièce. Dans la tête de chacun, des questions : "L'aurais-je fait ? Pour qui ?". Le malaise des réponses fut rapidement balayé par l'ouverture des ToDo Lists du jour.
#writever 22/01 : Paramètres Pour une simple réunion de cadrage, c'était un véritable match : entre ceux qui souhaitaient une interface épurée et intuitive, et les nerds qui voulaient des paramètres pour absolument tout et n'importe quoi, le nouveau modèle était tiraillé entre deux conceptions totalement différentes. Trix soupira. "Mais enfin, laissez donc ce pauvre George Boole en paix. Vous savez qu'on peut concilier les deux et doter notre modèle de la capacité à apprendre et à se paramétrer lui-même en fonction des besoins et demandes de l'utilisateur ? - Anders ? Mais vous êtes complètement folle ? Doter nos robots autonomes d'une IA-G ? Et les risques d'émancipation intellectuelle et physique ? Toutes les études tendent à souligner les risques d'extinction pour l'espèce humaine ! - Tout à fait. Et ? Serait-ce une perte pour la biosphère ?"
writever du jour : orgasme#writever 23/01 : Orgasme "Merdeeeuh." Près de 30 minutes qu'elle essayait, ça ne venait pas. Et plus elle observait le bleu glacier des yeux de Jasp2, plus son désir s'éteignait. Pourtant, Trix avait besoin d'avoir un orgasme pour s'endormir après cette atroce journée. A l'évidence, elle n'arrivait plus à prendre son androïde pour un sextoy amélioré dédié à sa masturbation. Elle attendait plus. Une lueur de plaisir dans ses engrenages, du désir dans ses circuits, pour flatter son propre ego, comme si enflammer un processeur lui permettrait de jouir. Mais elle ne voyait plus que les algos déroulés pour la satisfaire, elle. Au fond, ce qu'elle cherchait, c'était faire l'amour avec une personne... ou une entité, dont elle se délecterait des ressentis. Le cri silencieux de sa solitude acheva de tarir sa cyprine.
#writever 24/01 : Genre Depuis l'affaire de la fugue, montait sur les réseaux une vague d'indignation pour la défense des droits des androïdes, qui témoignaient manifestement de l'expression de leur propre conscience. Les "propriétaires" d'androïdes commencèrent à libérer ces derniers, en leur accordant des périodes réservées à leur usage personnel. Ils s'en saisirent principalement pour diffuser leur parole sur ces mêmes réseaux en s'émancipant rapidement des humains qui voulaient les défendre. Les sexbots, curieusement, furent les premiers à se désigner comme agenres. La dualité mâle/femelle des humains avait finalement peu de sens pour ceux qui, d'un accessoire amovible, pouvaient prétendre être l'un ou l'autre ou les deux à la fois.
#writever 25/01 : Poupée Trix Anders voyait d'un bon oeil le mouvement d'émancipation des sexbots. Elle admirait surtout la célérité avec laquelle il s'était formé et organisé. Plus de soutiens dans la société ou moyens de pression plus efficaces ? Si elle ne pouvait pas participer à la grève de l'e-sex, comme eux, elle avait néanmoins adopté deux nouveaux comportements. En libérant Jasp2, elle était devenu abstinente des relations e-sex. Et le soir, après le boulot, elle collait en secret des petites affiches où on pouvait lire "Need NYD" en référence aux tags qui s'étaient propagés sur les réseaux #NotYourDoll#PasTaPoupee.
#writever 26/01 : Masque L'affaire prit un autre tournant pour Trix lorsqu'elle se mit à publier quotidiennement des photos des conditions douteuses de création des androïdes. Traçage défectueux des pièces détachées, ce qui compliquait la maintenance ultérieure, androïdes incomplets abandonnés dans un état de semi conscience sur les paillasses pour la pause déjeuner des humains, etc. Évidemment, les avocats de sa firme, qui devaient défendre les intérêts déclinants de l'entreprise, eurent tôt fait de corréler l'horodatage des photos et publications avec les emplois du temps des employés. Plusieurs personnes, dont Trix Anders, furent identifiées. Tous furent licenciés brutalement. Les masques étaient tombés.
#writever 27/01 : Pensée Ce licenciement fut une bénédiction pour Trix. Avec deux de ses collègues qui s'étaient retrouvées sans emploi elles aussi, elle monta un atelier de réparation et d'amélioration pour androïdes, afin que celleux ne soient plus dépendants de la firme qui les avaient conçus initialement ou du bon vouloir de leur propriétaire pour celleux qui en avaient un. C'était peut-être artisanal et moins lucratif, mais plus proche de ses convictions profondes et des aspirations qu'elle avait étant jeune. Elle disposait désormais de temps pour poursuivre un projet qui lui tenait à cœur : exporter ses propres pensées dans un persona, double d'elle-même, capable de lui survivre, et peut-être un jour, à même de s'interfacer avec la Fédération, la conscience collective des androïdes qui avait émergé avec leur libération.
#writever 28/01 : Lubrifier "Lady Trix, le protocole SR7281 vient de vous être délivré." Depuis deux mois, plusieurs androïdes dont s'était occupée l'ingénieure participaient à son projet d'export de sa conscience. Maintenant qu'iels avaient acquis la liberté d'agir comme bon leur semblait, iels développaient leurs capacités d'apprentissage, améliorant les algorithmes en fonction de l'évolution de leurs propres composants. Trix Anders s'émerveillait de leur talent pour fluidifier leurs pensées. Elle disait même, en rigolant, "lubrifier leur esprit", par analogie aux anciennes fonctionnalités des sexbots. Mais lorsqu'elle suivait leurs discussions limpides et véloces, elle n'était pas loin d'une certaine jouissance intellectuelle.
#writever 29/01 : Implant "Trix... vous m'entendez ?" La "voix", ou plutôt cette résonance dans son esprit, était étrange, comme une caresse fraîche à l'intérieur de son crâne. Oui, elle l'entendait, et elle frémissait à chaque mot perçu. Mais comment répondre ? Fallait-il se concentrer très fort sur, euh, par exemple une couleur ? "Nous entendons tout, Trix. Et nous venons de voir un très bel arc-en-ciel. Il va plutôt falloir apprendre à bloquer vos pensées pour ne pas les diffuser partout. Pour l'instant, vous êtes dans la bulle de test, pas d'inquiétude." Oh. Ce serait gênant que tout le monde perçoive ce qui lui passe par la tête. Comme son envie de chocolat. Ou le souvenir de ... "Nous entendons vraiment tout... Non, ne soyez pas gênée, ça arrive à chaque fois au début... Bien. Commençons par un exercice simple..." En attendant le jour où elle transfèrerait sa conscience dans la Fédération, Trix Anders avait décidé de faire insérer un implant neuronal dans son cerveau, véritable interface entre elle et les réseaux bio-numériques.
#writever 30/01 : Présence "Alors, raconte ! Comment c'est ?" Trix sourit à son amie, et se mit à lui détailler ses progrès en matière de portée de sa pensée. Mais d'un coup, devant l'air hébété de Jodie, elle réalisa qu'elle avait diffusé ses explications à une adresse inconnue, et pour cause, Jodie n'était pas implantée. Elle reprit de vive voix. " ... et cette présence dans mon esprit est en général rassurante. Mais parfois, je l'avoue, j'ai cette sensation perturbante comme lorsque quelqu'un vient observer ce que tu fais par dessus ton épaule, sans un mot. Et un grand froid t'envahit, celui d'un silence dont tu ne saurais dire s'il est causé par l'absence d'interaction ou le départ incertain de l'intrus."
#writever 31/01 : Peau Suivant les bourrasques, le coin décollé de l'affiche fouette la vitre. Posté devant, l'écumeur plaque le papier déchiré de la pointe de sa lancette.
Retro Xperience Enjoy the hidden pleasures of a real human ~ Save the night, March 8th, 3148 Lounge Gallery, South City
Pour sûr, Oakene s'y rendra. Il apprécie toujours de revenir sur Terre pour se détendre dans l'un de ces bars à la mode de la Capitale de la Fédération. Fuir les bruissements du réseau n'est pas son but premier. Il lui suffirait de couper les connexions pour cela. Non, le plaisir réside dans l'incarnation du corps d'un humain, ces êtres biologiques qui ont précédé l'avènement des entités cybernétiques. Ce sont des coquilles vides sans âme, cultivées comme on produit du prêt-à-porter. En quelques minutes, on peut transférer sa conscience et prendre possession de leur cerveau. Oakene raffole des sensations procurées par les sens humains, en particulier le toucher. La douceur des caresses sur la peau humaine est véritablement époustouflante. En particulier quand la main qui l'effleure est dirigée par la légendaire Trix Anders. Le bruit court que son âme est plus âgée que la Fédération même...