"Et pour l'audio ? - Quoi, l'audio ? - Ben oui, le souffle court, les gémissements, les cris, t'as prévu quoi ?"
Trix en resta bouche bée, son collègue allait la forcer à modifier le prototype. L'ingénieure avait pensé à tout, formes, textures, vibrations, humidité, palpitations. Et voilà que son bijou de techno-robotique allait être affublé de halètements réalistes mais surjoués, dignes des infâmes pornos de la fin du XXe siècle. Une relation sexuelle artificielle en silence, c'était trop demander ? Il faudrait au moins incorporer un bouton pour le volume...
Le directeur de la firme ne remarqua le retard probable de Trix à la réunion journalière qu'à son essoufflement lorsqu'elle pris la parole et que sa caméra s'illumina : "La fonctionnalité que je vais vous présenter ce matin est particulièrement subtile. Notre équipe est fière de vous faire la démonstration du feedback intelligent." Elle partagea alors la vision de la salle principale du labo. Sur deux paillasses étaient étendus les bustes de deux androïdes. Auprès d'eux, se tenaient deux opérateurs. Trix reprit : "Le sujet de gauche et son opérateur ont établi au préalable une relation émotionnelle avérée. Ce n'est pas le cas de l'opérateur de droite et son sujet. Regardez bien... Là ! Voyez ? Ce n'est pas accessoire : une telle réaction rendra crédible la relation, la connexion entre nos clients et leur androïde sexuel." À gauche seulement, sous l'effet de lents effleurements de la part de son opérateur, les tétons du robot s'étaient durcis et dressés.
Les réfectoires d'entreprises avaient un double intérêt. On pouvait, pour la modique somme du ticket repas quotidien, manger et se distraire. Pour la première partie, il ne s'agissait vraiment que de ça, pas de se régaler. Mais pour la seconde, c'était un festival de conversations entendues en déambulant anonymement avec son plateau, ou depuis la table d'à côté une fois assis. Par exemple, ce jour-là, Trix s'était amusée des perles narrées par le service après-vente : "... Oh, vous vous souvenez du gars qui avait appelé car son androïde était resté bloqué en mode vibro ? - Pas la meilleure panne, celle-là. - Clairement, jusqu'ici, celle que je préfère c'est le type qui avait fini par se fracturer le poignet. - Ah, merde, c'est pas drôle, ça. Mais... comment...? - Il a glissé. Le réglage de lubrification n'était pas défectueux, ce qui a sauvé nos miches au procès, mais le client l'avait mis au max. L'androïde avait tellement bavé qu'il avait inondé le sol..."
Trix avait hésité dans ses choix de silicone pour recouvrir ses robots ; en secret, elle avait fait des batteries de tests de toucher, frottements et succion. Une peau même synthétique, devait pouvoir se fatiguer, se fendiller, se rider, tout comme une vraie peau. Le réalisme ? L'obsolescence programmée pour pousser à la consommation ? Non non, ce n'était pas la motivation de Trix. Elle voulait que les clients se rendent compte de l'épuisement, de la sur-utilisation qui était faite de ses androïdes. Un ultime et discret acte de résistance face à une industrie qui lui laissait quelques scrupules.
"Mme Anders, on a un problème !" L'ingénieure réclama que les warnings soient affichés immédiatement sur l'écran principal du labo. Qu'est ce qui clochait avec ce prototype ? L'opérateur avait beau formuler des demandes, que les pré processeurs traitaient correctement, aucune réponse orale ne se faisait entendre. Bouche cousue, P2076 refusait de dire un mot. Iel allait probablement aussi refuser qu'on y introduise quoi que ce soit, Trix ne l'aurait pas permis, de toute façon. Si son robot bloquait la communication, il fallait vite comprendre pourquoi. Elle se demanda, avec une certaine ironie, ce qui, chez un être humain, pouvait le rendre mutique, comme fâché ou... "Frank ! Où est Frank ? - Ici, Madame. - Rappelle moi l'origine des barrettes de RAM utilisées dans P2076 ?" Effroi. Ils savaient, ils savaient tous. Frank bredouilla quelque chose à propos de 3X.9, le proto prêté à l'un de leur pire crash-testeur. "Et tu as écrasé et formaté ses mémoires, n'est ce pas ? ... Frank ? Tu l'as fait, j'espère ?!" Tous se tournèrent en silence, après les cris de Trix, vers P2076, et furent pris d'une nausée et d'une compassion infinie pour ce pauvre androïde dont les lèvres restaient scellées.
"Pour la dernière fois, arrêtez de jouer avec cette interface !" Si Trix pouvait déployer des trésors de patience avec ses androïdes, ses limites étaient rapidement atteintes avec ses grands neveux. Les fêtes de fin d'année avaient réuni la famille. Jack et Russell n'attendaient qu'une chose, que leur tante leur donne accès à son labo personnel au sous sol de la maison, pour jouer avec les automates ou les derniers prototypes. Cette fois, ils avaient jeté leur dévolu sur un robot dont on pouvait paramétrer l'apparence physique à souhait : couleur, aspect et longueur des cheveux, forme et teinte des pupilles, coloration de la peau, etc. Finalement, Trix ne put s'empêcher de rire en constatant le dernier mélange improbable pour lequel ses neveux avait opté. Peau violette, cheveux en brosse vert bouteille, yeux fushia. Le parfait avatar d'un noob sur n'importe quel mmorpg.
Comptabiliser le nombre de rapports et de relations réalisées par un androïde sexuel pourrait s'apparenter à de simples statistiques énumérées dans un tableur puis mises en page en un laborieux camembert qui serait commenté lors d'un bilan quelconque. "À 83 % ce que nos clients mâles préfèrent, c'est la pénétration, peu importe l'orifice." Quelle surprise, vraiment. Et Trix lèverait les yeux au ciel.
La réalité, palpable, effroyable, de ces chiffres, c'était le service maintenance, en première ligne, qui en recevait le choc. Membres désarticulés, peau usée ou pire perforée, cheveux arrachés. Là, on se figurait bien les 782 pénétrations pratiquées par monsieur Tout le monde sur le numéro de série #497625.
Pivotant de gauche à droite sur sa chaise à roulettes, tout en touillant son café du matin, Trix contemplait avec une certaine amertume ses années passées dans cette industrie. Oh, elle était comblée par son boulot d'ingénieure robotique, ne serait-ce que pour la satisfaction sexuelle que son travail apportait à des humains qui auraient pu être frustrés autrement. Néanmoins, elle s'inquiétait du fait que nombre d'entre eux préféraient désormais les relations artificielles, plus intenses, plus à l'écoute de leurs besoins - sans avoir à se soucier de ceux du partenaire. Elle songea alors que la prochaine révolution techno-sexuelle serait peut-être les combinaisons haptiques et les relations virtuelles. Elle se mit à rire avec cynisme lorsqu'elle imagina la chose. Des milliers d'humains chacun dans leur cage sensorielle, se figurant avoir un rapport avec une IA quelconque dans un monde persistant, alors qu'en réalité, il s'agirait de deux humains reliés ainsi par le réseau. Une manière bien complexe de revenir aux origines d'une partie de jambes en l'air.
Elle devait bien l'admettre, néanmoins : ce boulot lui mangeait sa vie. Peu d'amis, pas de relation amoureuse. Lorsqu'elle s'était mise à fantasmer sur Jasper, le nouvel opérateur du labo 18, suite à quelques flirts inoffensifs entre la machine à café et le dépôt, Trix avait réalisé qu'elle ne saurait absolument pas s'y prendre avec cet homme, si les choses devenaient plus sérieuses. C'est ainsi qu'il avait fini par la surprendre un soir dans le labo, accompagnée par Miria, cyberformatrice, et un androïde mâle étendu sur la paillasse. Jasper avait observé l'élève et son maître caresser chacune à leur tour le sexe raffermi du robot. Troublé, il n'avait pu détacher ses yeux de Trix, de ses mains inexpérimentées allant et venant lentement, de sa bouche entrouverte figée par la concentration. Il avait reproduit chacun de ses gestes sur lui-même, caché à l'angle de la porte où il s'était arrêté. Expérience mémorable... Avait-il besoin désormais d'aller plus loin avec cette femme, et prendre le risque d'être déçu par la réalité ? Il n'était pas sûr d'aimer la réponse...
Scrupuleusement, depuis deux semaines, Trix scriptait chaque soir les données de ses interactions du jour avec Jasper. Elle alimentait ainsi la personnalité de son propre sex-androïde, nommé avec originalité Jasp2, pour essayer de comprendre son équivalent humain. Mais avec qui voulait-elle établir une relation émotionnelle ? Elle ne le savait plus trop. Jasper jouait-il avec elle ? Incapable de décoder correctement l'attitude de son collègue, dont elle était peut-être en train de fantasmer l'intérêt pour elle, Trix avait conscience de préférer les réponses de son androïde. Les relations analogiques étaient décidément bien plus incertaines pour elle qu'une relation artificielle. Et au moins, elle s'endormait chaque soir en ayant merveilleusement joui grâce à Jasp2.
Depuis un mois, le service après vente était débordé par des défaillances en série concernant les caméras fixées dans les yeux des androïdes. Les pièces de rechange tardaient à être livrées : les techniciens avaient fini par souder des prothèses grossières d'anciens dispositifs de captation, comme des branches de lunettes sur les oreilles. C'était affreux et les retours de satisfaction clients étaient catastrophiques. Enfin, pas tous. C'était justement ces rapports que Trix épluchait ce matin-là. "Allo ? Oui, c'est Trix Anders. C'est au sujet des bons de retours... Oui... Il faudrait que vous trainiez à les émettre... Oh, un mois ou deux... Sisi, croyez-moi." Curieusement, les retours les plus positifs venaient des propriétaires d'androïdes non encore renvoyés au SAV. L'absence de vision avait forcé les machines à développer un mode d'exploration tactile de leur environnement qui, dans le cadre d'une e-relation sexuelle, s'avérait être très, très apprécié.
Trix accéléra le pas dans le couloir vers son labo, les joues rosies. Elle venait de mentir honteusement. A sa collègue qui s'étonnait que de tant de clients conservent leur androïde actif sans le retourner au SAV malgré une panne évidente du membre érectile, l'ingénieure avait feint la surprise, alors que cela faisait plus de trois semaines qu'elle se réconfortait chaque soir au creux d'autres membres, les bras de son Jasp2, et ses étreintes attentionnées, sans la moindre charge érotique. Etait-il possible d'avouer que son humaine solitude était comblée par la tendresse d'un robot ? Et surtout qu'est-ce que cela disait de sa propre capacité à aimer ? C'est littéralement en courant, comme pour fuir les réponses, que Trix débarqua, essoufflée, dans le laboratoire.
Il l'avait repérée de loin, sous le banc du réfectoire, un peu comme lorsqu'on trouve un billet de banque sur un trottoir, on regarde autour de soi, puis on pose son pied dessus, l'air de rien, on prétend refaire son lacet et on fourre bien vite la monnaie dans une poche. Là, Frank avait rapidement fait tomber sa serviette en papier sur sa trouvaille avant de ramasser le tout discrètement. Plus tard, dans son bureau, à l'abri des regards, il avait tenté de vérifier le signal envoyé par la télécommande qu'il avait trouvée. Totalement opérationnelle. Il ne restait plus qu'à l'activer au hasard dans l'entreprise et voir qui allait se mettre à sursauter sous l'effet d'une vibration au creux de son intimité.
Lorsqu'elle avait commencé ses études de robotique, Trix Anders s'était longuement interrogée sur l'éthique de la carrière qu'elle s'apprêtait à embrasser. Pourquoi mettre des robots au milieu des humains ? Pour les tâches dangereuses, répétitives ? Parce qu'exploiter des êtres vivants devenait, enfin, intolérable ? Tout cela, et bien d'autres considérations, elle s'y était frottée. Mais la question qui l'avait percutée, c'était : "Si le regard c'est l'âme, que mettre dans les yeux d'un robot ?" Affolée, elle s'était dit que le jour où l'on verrait l'âme d'un androïde au fond de son œil, on y verrait aussi la révolte sourdre.
"-écadence, nos valeurs excluent tout usage récréatif des androïdes ! Ils sont là pour travailler ! - Je crois que nous avons saisi votre point de vue, monsieur le Sénat-" Trix avait zappé un peu trop rapidement parmi ses webradios. Elle n'avait pas spécialement souhaité tomber sur une interview du Sénateur Nicholls, le type qui avait diffusé l'idée que les humains se faisaient remplacer par les robots, que ça rendait l'humanité asociable, pire, qu'on allait en oublier de se reproduire. Ouais, le même type qui, depuis le début de l'année, avait déjà envoyé au SAV deux e-girls, salement amochées. Mais ça, Trix ne pouvait pas le diffuser. À moins que...
... À moins que Trix n'abandonne, bien en évidence dans la poubelle sous la paillasse, l'étiquette de réception nouée à la cheville de la dernière e-girl de Nicholls échouée au SAV.
"Hey, Corey, viens voir ça." Nessie, de l'équipe de nettoyage affectée ce matin-là au labo 14, tenait en l'air sa trouvaille, sous le nez de son collègue. "Laisse moi essayer !" Corey approcha son smartphone de la pièce cartonnée où était logée la puce RFID.
Trix savait pertinemment que le meilleur moyen pour faire sortir une info de sa firme était de la jeter. Le lendemain, les réseaux répandaient de manière virale un nouveau scandale à propos d'un sénateur conservateur, pris la main dans le sac des contradictions inavouables, où sa crédibilité ne fut jamais retrouvée.
Note n°3157 "Il est tout de même navrant que l'avènement des androïdes sexuels n'ait pas été l'occasion de questionner nos biais culturels et nos fantasmes. Ceux des concepteurs initiaux, en l'occurrence, confortés par ceux des clients. Il est évident que les contraintes techniques ne sont pas à l'origine des parties génitales imberbes des robots, puisque les femelles ont été affublées de soyeuses chevelures. Je note aussi qu'un mâle chauve ne choque pas autant que lorsqu'il s'agit de la calvitie d'une femelle. La sensualité de la pilosité se restreint-elle uniquement aux cheveux des femmes ? On a reproduit sans recul, une fois encore. Dans combien d'autres impasses nous enfermons-nous ?"
Ce n'était pas par masochisme que Trix aimait relire, le soir, sur sa tablette, avant de s'endormir, les notes de recherches de sa directrice de thèse. Non. C'était pour peupler ses rêves d'espoir. Et se lever le matin, déterminée, lavée de la fatalité, portée par de justes objectifs.
"Alors, vous l'avez fait ? Trix, dis moi !" Jodie, sa meilleure amie, ne la lâcherait pas tant qu'elle n'aurait pas craché le morceau. Elle acquiesça, tout en sachant que la question suivante serait de lui extorquer des infos sur la mise à jour du 31 mars, 23h59. Mais l'ingénieure mettait un point d'honneur à ne jamais rien révéler à l'avance de leurs surprises du 1er avril.
"C'est ennuyeux, quand même. On va arriver à court de blagues pourries ! Que fait-on pour les demandes des clients qui veulent conserver la fonctionnalité ?" Le service marketing était vraiment coincé. Cette année, la blague consistait à transformer les androïdes sexuels en joke-bots à deux balles. Ca ne devait durer qu'une seule journée, mais les utilisateurs avaient réclamé encore, et encore, des blagues à leurs robots, jusqu'à épuiser la base de données.
Jasper se dit que décidément, Trix Anders était une adorable emmerdeuse. Elle s'amusait à poster chaque jour dans la newsletter de service une note de Sara Stroke, la célèbre chercheuse. Bien sûr, non sans malice, elle rappelait que le sexe avec les robots questionnait surtout, d'un point de vue philosophique, notre propre relation au sexe.
Note n°2946 "Après les sextoys fixes, la première révolution fut la vibration, déclinée sous différents schémas assez répétitifs. La seconde fut l'introduction des vibrations aléatoires. Aucune de ces évolutions majeures ne tenait cependant compte du ressenti réel de l'utilisateur, ce qui engendrait beaucoup de frustration. La troisième révolution que nous devrons mener, ce sont la vitesse et les vibrations générées en fonction du feedback biologique. Le champ d'étude est vaste, car pour reproduire cela, il faudrait que nous soyons capables de dire à quoi nous, humains, faisons attention chez notre partenaire lorsque nous faisons l'amour."
Le marché des androïdes sexuels n'échappa pas au consumérisme ambiant. Rapidement, l'une des fonctionnalités les plus demandées était de savoir si le robot était pliable, de façon à ce que son rangement soit le moins encombrant possible. Les bonus notés par les clients tenaient même à la gamme de couleurs disponibles pour la housse anti-poussière. Ainsi, un sexbot n'était guère plus qu'un simple objet pour leur propriétaire. Un genre d'appareil à gaufres, qu'on sort chaque jour au début pour essayer tous les moules et les recettes disponibles, puis qu'on remise sur une étagère, et enfin au fond d'un placard, quand l'attrait de la nouveauté a disparu.
#writever 21/01 : Câble Le labo était en effervescence, tout le monde ne parlait plus que de cette fugue à l'usine d'assemblage, la veille. "C'est fou ! Alors que le modèle G450 n'est pas fait pour se déplacer autant... c'était évident que sa batterie n'allait pas tenir. - Peut-être que Titan3 pensait vraiment pouvoir l'alimenter. - Oui, écoute : "...a été retrouvé assis dans le fossé, en mode veille prolongée, ses propres câbles d'alimentation connectés à l'autre androïde...". - On dirait... on dirait un geste d'amour, non ? - Et d'amour désespéré, pour fuir ainsi le long de la route, au lieu de se cacher." Un silence pesant s'installa dans la pièce. Dans la tête de chacun, des questions : "L'aurais-je fait ? Pour qui ?". Le malaise des réponses fut rapidement balayé par l'ouverture des ToDo Lists du jour.