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morayner @morayner@craftopi.art
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Oui bonjour c'est pour vous parler de musique.

Parce que l'autre jour ça parlait de cornemuse et de vielle à roue et du prix d'iceux et je pense qu'en temps que / musicienne depuis 33 ans maintenant / luthière amateure depuis plus de dix ans / précaire depuis aussi longtemps que j'existe

j'ai peut-être deux-trois trucs à vous apprendre.

Part 1

Déjà - c'est la partie qui va être difficile à mettre en forme pour moi je crois - les instruments de musique sont rentrés en force dans la logique du marché capitaliste au milieu du XXe siècle environ. Y a pas si longtemps, y avait peu de musiciens, beaucoup de transmission directe d'instruments, et de la qualité, disons, très aléatoire.

Lorsque j'ai envisagé d'acheter ma première contrebasse, j'ai multiplié les conversations avec des contrebassistes et des luthiers pour ne pas commettre d'impair et quasiment tous ont été unanimes : c'est l'un des derniers instruments à être arrivés sur ce marché concurrentiel. Jusque dans les années 30, il y en avait quelques petites centaines peut-être sur la planète et la plupart étaient des contrebasses laminées, tapissées de papier journal. Les plus grands musiciens du siècle dernier jouaient sur une variante de ça. Les upright sculptées étaient plutôt l'exception...

Et il se trouve que les contrebasses "entrée de gamme" que vous trouverez chez n'importe quel vendeur de son sont exactement ça - sauf qu'elles sont souvent de meilleure qualité que ces vieux instruments.

Ne vous méprenez pas, hein, je ne dis pas que les instruments d'exception n'existent pas. Bien entendu qu'ils existent, bien entendu qu'il y a des différences de performance selon les classes d'instruments de musique. Mais d'une part, la plupart d'entre nous ne sommes pas formés à même percevoir ces différence, et d'autre part ces instruments d'exception sont... L'exception. La plupart du temps, rien, absolument rien ne justifie les écarts de prix mirobolants entre l'entrée de gamme et les prix les plus élevés : quelques différences dans la qualité de la finition tout au plus, parfois l'origine du sourçage géographique des pièces, le nombre de tours du bobinage, ce genre de conneries.

Conneries que de toutes façons en apprenant à connaître son instrument et ses préférences on finit tôt ou tard par bidouiller, changer, améliorer.

Surtout chez les guitaristes, qu'est-ce qu'on est victimes de ce mythe du "bon bois pour sonner", de "la marque qui fait des bonnes guitares", c'est dingue. Alors qu'en vérité, en particulier sur les instruments électriques, le bois ne sonne pas.
www.esquire.com/entertainment/interviews/a2873/guitar042307/

La toute première gratte de Fender, l'Esquire, qui s'arrache encore aujourd'hui et est réputée pour être la meilleure jamais produite, avait un manche en érable et un corps en... pin.
fr.wikipedia.org/wiki/Fender_Esquire
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morayner @morayner@craftopi.art
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Part 2

Et puis ce n'est pas la qualité de l'instrument qui fait la qualité du musicien. J'ai envie de vous parler de Nick Drake qui est l'un des plus grands guitaristes de tous les temps et enregistrait ses albums dans sa caravane
www.youtube.com/watch?v=wnXBJnb1GjA

Moondog qui était un clodo cinglé en costume de grand mage qui officiait avec un tambour dans les rues de new york et a fini par écrire pour le philharmonique
www.youtube.com/watch?v=jSimbyS_YlA

Richard Dawson qui tire son son super original d'une guitare avec laquelle il s'est cassé la gueule dans les escaliers quand il était gamin
www.youtube.com/watch?v=jfaW-yD7DoA

Et tant d'autres...

J'ai grandi avec une basse que ma mère m'avait trouvée au marché aux puces, un instrument particulier : bas de gamme, mais pas que, c'était sûrement un reliquat de chaîne de montage de guitares, avec une anatomie très singulière pour une basse : une tête de manche façon Jackson, sillet super étroit, avec une touche incroyablement précise et un chevalet très bas, un miracle pour mes petites mains d'enfant, puis de femme, mais rien qui n'existe nulle part ailleurs sur une basse du marché. C'est quand ce manche s'est fissuré et la touche décollée que je me suis mise à la lutherie, parce qu'il n'y avait que comme ça que je pourrais retrouver ce profil slim tapper unique.

En cherchant des infos sur cet instrument à l'époque, j'ai trouvé extrêmement peu de ressources : entrée de gamme, certes, mais rare, la petite. Un des seuls retours que j'ai eu, c'était un pro, qui ne prenait que cet instrument en tournée depuis des années, parce qu'équilibrée et précise, elle lui évitait la fatigue et se déréglait très peu.

Ce que j'en pense, à titre personnel, c'est qu'en musique comme en amour, si vous choisissez votre partenaire en fonction de son allure, de sa situation sur le marché financier ou de sa popularité auprès des autres, plutôt que sur comment vous vous sentez avec eux, comment est votre communication, si la conversation est fluide et enthousiaste et si vous avez beaucoup de choses en commun...

...vous êtes partis pour une relation de merde.

N'allez pas vous payer une Gibson sur un magasin en ligne sans l'avoir jamais essayée parce qu'une Gibson c'est bien, c'est Jean-Charles qui l'a dit. Mettez vos mains dessus, jouez avec, et partez sans à priori. À mon sens le meilleur critère pour choisir un instrument de musique c'est : vous l'aimez, et
il vous aime.
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morayner @morayner@craftopi.art
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Part 3

Ce qui définit un instrument de musique, c'est qu'il fait du bruit.

Je vous présente Nicolas Bras. Son métier, c'est de fabriquer des trombones à coulisse en PVC et des guitares en tendeurs. Et ça sonne!

www.youtube.com/@NicolasBras

Ca sonne
précisément parce qu'il se sert d'instruments dans le sens premier du mot, à savoir un outil pour parvenir à un résultat, le résultat visé étant la musique. Vous allez me dire c'est con, c'est ce que font tous les musiciens, mais vraiment? Si vous l'abordez sous l'angle de : le résultat visé est la musique, l'instrument utilisé est un moyen, où exactement dans ce paradigme se situe votre soucis d'acquisition d'un instrument onéreux ?

Parce que dans ce domaine, surtout à l'ère de la démocratisation des magasins de bricolage et des imprimantes 3D domestiques, la seule limite est le temps que vous voulez bien y investir. Si votre instrument à bourdon c'est un soufflet de cheminée avec un chanter imprimé en 3D adapté dessus, eh ben parfait. Si ça fait le job correctement, c'est le bon instrument.

D'ailleurs c'est plus les ressources qui manquent aujourd'hui. Par ici il y a tout ce qu'il faut pour fabriquer une cornemuse
www.thingiverse.com/search?q=bagpipe&page=1

voir même une cornemuse électronique
www.thingiverse.com/thing:159080

des tutos pour faire le sac
borisfavre.com/workshop-tips/bag.htm

y a des subreddits pétés aussi précis que une communauté entière de gens qui s'expliquent parmi comment fabriquer une vielle à roue
www.reddit.com/r/BuildaGurdy/

y a moyen de bobiner ses propres micros avec une machine à coudre
www.youtube.com/watch?v=gTg1e-SXc2E

le theremin est tellement l'instrument le plus facile du monde à fabriquer qu'Arduino en a fait un projet éducatif
projecthub.arduino.cc/opus9/theremino-d1153c

Et oui, il y aura toujours des petites pièces qu'on ne peut pas faire soi-même, ou avec une grosse expérience de travail du bois, de la corne ou d'autres matériaux nobles, stables et précis, comme les anches, les sillets, les mécaniques en acier, les chevalets, mais toutes ces pièces se trouvent à la vente à l'unité assez facilement, il faut en tirer profit.

Et pour tous ceux que mettre la main à la pâte intimiderait : ah, je sais bien, mais c'est aussi s'autonomiser dans les réglages et l'entretien de son instrument, et cette absence de savoir-faire chez les musiciens, qui commence par changer les cordes et se prolonge par retailler son chevalet de quelques millimètres pour régler l'action, me sidère toujours. Pas que je veuille foutre les luthiers au chômage, mais vous pouvez pas continuellement vous retrouver dans la merde au moindre pépin avec le matos, comme ça, non plus.

Je vous encourage à envisager la musique, son apprentissage, sa pratique et ses outils comme le logiciel libre, sous l'angle des communs: l'état de l'art est empreint de classisme et de tradition bourgeoise, trop souvent ce qui différencie un musicien de quelqu'un qui a renoncé à le devenir c'est la moula, la couleur de peau ou l'accès aux écoles, et ça, ça doit être détruit avant-hier.

Inventez-vous vos propres outils, pétez-moi bien tous ces carcans, trouvez votre propre créativité, après tout on y est pas pour faire comme les autres! Et partagez, partagez, partagez.
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morayner @morayner@craftopi.art
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Part 4

Ce qui m'amène à mon dernier point, qui sera sans doute un peu abscons, controversé, voir confus.

"Oui mais Moe, ça prend un temps dingue, ta voie, là, je vais jamais investir un temps pareil là-dedans"

Ben oui. Mais de toutes les façons, la musique, ça prend un temps dingue, une énergie émotionnelle dingue, et en l'état des moyens financiers dingues (ou des skills de bricolage comme on vient de le voir) et
ça ne paye pas, genre absolument pas.

Et certains disaient qu'ils n'ont pas envie de se lancer là-dedans parce qu'ils n'ont pas vraiment la fibre musicale et d'autres répondaient que la fibre musicale ça n'existe pas mais je crois que si.

Qu'on s'entende bien : je suis d'accord avec cet extraordinaire TED talk de Wooten qui met merveilleusement bien en mots ma conviction que la musique est un langage universel (je vais pas dire humain parce qu'il s'étend à tout le vivant) et inné
www.youtube.com/watch?v=2zvjW9arAZ0

Et je ne vous dirai jamais qu'il y a des bonnes ou des mauvaises façons de faire de la musique, des bonnes ou des mauvaises raisons, fréquences, techniques pour en faire.

Cela dit : ceux d'entre nous qui y mettent ce temps, cette énergie émotionnelle et physique et parfois beaucoup de pognon, de moyens, de pédales, d'upgrades et de bricolage...

... sont un peu cinglés, monomaniaques, et mus par une pulsion hyper puissante et irrépressible, souvent depuis la petite enfance.

Comme d'autres ne peuvent pas s'empêcher de gribouiller sur tous les papiers qui traînent, de calculer tous les chiffres qui passent, ou de coudre des vêtements fabuleux à partir du moindre coupon de tissu qui leur arrive dans les mains.

Nous ne sommes pas des jeunes bourgeoises victoriennes dont la seule valeur est déterminée par le montant de notre dot et le nombre d'activités artistiques que notre percepteur nous aura inculquées.

Et puis ça fait encore un loisir qui nous fait acquérir et accumuler des trucs qui prennent la poussière et pfff tout ça pour performer? marre.

Vous avez le droit de vouloir juste gratouiller de temps en temps. Vous avez le droit de ne même pas vouloir faire de la musique. Vous avez le droit d'être juste un chanteur de douche. C'est OK. Vous avez le droit. Ca fait pas de vous un échec.
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just_chill @just_chill@peculiar.florist
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@morayner c'est beau ce que tu dis là. La musique (classique, mais pas que) est devenue très encroutée et très conservatrice, revenons donc aux fondamentaux !
Si ca se trouve, je vais enfin commencer mes projets de bricolage juste pour montrer au fédi qu'on peut construire ses instruments soi-même
​:neocat_laugh_nervous:​
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morayner @morayner@craftopi.art
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@just_chill c'est pas la trend qui me rendrait la plus malheureuse
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just_chill @just_chill@peculiar.florist
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@morayner Moi non plus ! Les gens avec qui j'habite et mes voisins pourraient bien avoir une opinion différente ​:shibalaugh:​
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morayner @morayner@craftopi.art
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@just_chill ça les regarde 😏
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