Bon, je sais pas par où commencer. Une personne militant sur Twitter m'a abordée hier pour me dire que les élections ne servaient à rien, ses arguments étaient éclatés, et je croyais tellement que c'était un mec cis pour avoir tenté plusieurs fois de lancer le chant « un flic, une balle, Darmanin, une rafale » que je lui ai dit « en attendant, moi je suis trans, toi t'es cis, tu vas derrière ». J'ai immédiatement présenté des excuses et je voulais en remettre une couche place Sergent Blandan mais sa copine lui faisait des bisous donc je n'allais pas les déranger.
Lorsque je lui ai avancé les arguments du billet « Les élections sont un contre-pouvoir » (billet au style un peu lâche, un peu tartiné, mais contenant 2-3 bons arguments pour aller voter) elle m'a répondu que les élections ne servaient à rien et qu'il fallait mettre une balle dans la nuque de Darmanin. Alors que l'on connaît, typiquement, le virage sécuritaire ayant suivi les attentats terroristes de 2015 – contre une minorité ethnique qui n'avait rien demandé.
Je lui ai dit que ses arguments étaient des arguments de militant Twitter, elle a commencé à botter en touche, en éclatant de rire, et à se moquer de l'argument selon lequel j'avais un peu creusé le sujet puisqu'il concernait directement mon blog.
Ce comportement, à peu de choses près, en tant que militante Twitter, je l'ai eu. (Fait amusant, ma mère s'est rendue à une réunion de parents de personnes trans organisée par l'association Crysalide, qui, pour la situer, gérait le cortège trans en non-mixité à la Pride de Lyon. Elle m'a dit ne pas se reconnaître dans les discours des parents de personnes trans, AMHA car j'étais une militante Twitter et donc dans des dispositions assez proches de la représentation que se font, à tort ou à raison, certaines minorités de genre des hommes cisgenres.)
À titre personnel, j'ai notamment clivé les positions au sein d'un syndicat entre un camarade transgenre, plutôt proche des autonomes, et des fondateurs un peu bureaucrates (style PRCF) alors qu'il aurait été possible de trouver une forme de dialogue, de compromis. Je tentais de le défendre mais je ne faisais que cristalliser les tensions que j'alimentais en continu.
J'ai ensuite rejoint un autre syndicat, composé pour le coup d'autres militant·es Twitter. Les décisions se prenaient systématiquement au vote, l'ambiance était sordide, on était isolé·es vis-à-vis des autres organisations, on n'avançait pas. Au final on est arrivé à une situation de maltraitance mutuelle où j'étais quand même plus ou moins soutenue, discrètement, par quelques camarades véganes (car c'était surtout moi qui, au sein des réunions, me faisais maltraiter, insulter, dégrader) mais qui ne pouvait se résoudre que par mon départ. De mémoire, 5 ou 6 camarades trotskistes ont posé un texte de 11 pages en congrès local, l'une des trois syndicalistes que j'identifie comme à l'origine de la maltraitance que je subissais a dit que ce n'était pas la foire à la saucisse, iels sont parti·es et ont fondé l'Unef Tacle.
Grosse pause syndicale, je me lance dans le défi #100DaysToOffload, je me défais de mon addiction au techno-socialisme, et je rejoins un syndicat tout pipou où on prend les décisions au consensus, je parle bien évidemment de Solidaires informatique.
Typiquement le genre de syndicat où on peut écrire un texte de congrès en pleine réunion, à l'oral, sans interruption, au consensus, et où on avance.
Le problème est que les militant·es Twitter sont incapables d'une analyse en profondeur, iels fuient notamment un milieu biberonné à BFMTV et développent, évidemment, des dispositions misanthropes puisque notre usage même de Twitter dégrade la santé mentale de toutes les personnes accro à cette plateforme et donc que fatalement, toutes les personnes sur Twitter = toutes les personnes = le mal absolu.
Comme les messages étaient limités à 280 signes, les réunions avec des militant·es Twitter ne consistent pas à trouver des moyens concrets d'aider telle minorité de pouvoir (par exemple en proposant des modalités d'action originales ou en suggérant de solliciter, ou de faire pression sur tel acteur – la base du syndicalisme) mais en posant un jugement moral sur la minorité de pouvoir dépassant à peine « oui, solidarité de classe mais les ouvriers peuvent aussi être homophobes », on fait ça pendant deux heures à se fusiller du regard, littéralement à suivre les votes de notre tendance au sein de l'organisation, et hop, fin de la réunion.
Donc : le syndicalisme c'est cool, mais il faut sortir les militant·es Twitter de nos cadres collectifs. Il faut prendre ça en charge au niveau de l'organisation, avant qu'iels ne rejoignent l'organisation et ne fassent partir tout le monde.
La bonne nouvelle est qu'on a des lignes directrices pour débattre avec les militant·es Twitter, et je vous jure que je ne rigole pas, c'est l'alt-right playbook.
Je sais plus quoi vous dire à ce niveau-là. On devrait intégrer dans nos organisations des camarades, certainement, en grande souffrance, certainement ; mais qui parlent comme des militant·es d'extrême-droite, qui raisonnent comme des militant·es d'extrême-droite, et qui ne font que déplacer une sémantique d'extrême-droite, des revendications d'extrême-droite, des minorités de pouvoir vers les fascistes et vers les patrons ?
Imaginerait-on des fascistes partageant des poèmes de Prévert ? Alors pourquoi imaginerait-on des gauchistes sur Twitter ?
Et il faut bien évidemment distinguer la présence de militant·es Twitter dans nos cadres collectifs de l'assistance à laquelle iels ont droit.
Typiquement, un certain principe d'universalisme veut que certaines organisations de défense des droits des personnes trans aident toutes les personnes trans, même des fascistes ou des personnes que l'on n'aime pas. Il va sans dire que des fascistes n'auraient rien à faire dans nos cadres collectifs, mais on leur transmettrait quand même les contacts de personnels médicaux safe, on les aiderait quand même à faire certaines démarches si iels en exprimaient le besoin, etc.
Le tl;dr de toute ça est, encore une fois, qu'on ne lutte pas contre l'anomie en créant de l'anomie. On ne lutte pas contre le fascisme – et donc contre la transphobie – en coupant des personnes trans de nos réseaux de solidarité, même si elles ont des idées fascistes.
Et si vous êtes cis et que vous vous apprêtez à sortir votre meilleure punchline, vous n'êtes pas seulement non-concerné·e, vous êtes également complètement stupide, gardez nos noms et nos luttes hors de votre bouche, on a déjà suffisamment de problèmes.
Bref. J'ai déjà essayé, en tant que militante Twitter, de soutenir des camarades en m'inscrivant dans des cadres collectifs. Je me suis accrochée, avec une bonne volonté tout à fait scolaire. Maintenant, je vois de l'extérieur ce que j'ai fait à certaines organisations, et wow, on a un pouvoir de destruction immense. Deux ou trois militant·es Twitter peuvent complètement empêcher une organisation quelconque (syndicat, association…) de fonctionner.
Ah oui j'ai dit à cette personne que des personnes trans racisées nous demandaient de voter LFI pour leur accorder un peu de répit (Hélène quoi) elle m'a répondu que je versais dans le sentimentalisme
Un robot, pas parce qu'elle manquerait de sentiments mais parce qu'elle tente de canaliser la discussion sur l'identification des procédés rhétoriques avant d'en comprendre le contenu
(Je vous ai déjà dit qu'avec le recul, la plupart des militant·es Twitter me paraissaient neuroa ?)
Et donc, non je n'accepte pas ce que ces personnes font au militantisme, et vous allez me dire que y a pas 36 options il y a « comprendre » et « réprimer pour faire un exemple », en gros le continuum « cours de récréation – jackal – système judiciaire », sauf que justement j'ai proposé une bonne explication du phénomène le 19 juin 2023, il y a presque un an : xn--ocane-csa.fr/la-maltraitance-numerique