“Les flux RSS auraient empêché ce génocide, alors quelle est ton excuse ?” (CW cours de sociologie, politique) (1/6)Je suis actuellement un cours donné à Lyon 2 par le plus beau des hommes, je veux bien évidemment parler de Michel Peroni, maître de conférences rattaché à l'UMR 5283, sur l'espace public, en tant qu'espace de circulation ou de communication. Suivant Isaac Joseph, on nous apprend que la rue serait un espace public de circulation, tandis que la presse, par exemple, s'exprimerait dans un espace public de communication ; les manifestations étant alors un usage de la rue comme espace public de communication, mais sur dérogation – après la négociation du dépôt du parcours de la manifestation.
Pour le dire clairement : les flux RSS sont à l'internet ce qu'une manifestation est à l'espace public. Publier sur un blog ou dans un média doté d'un flux RSS fonctionnel est un acte militant en soi car (1) ça permet de mieux hiérarchiser nos médias, (2) ça promeut les flux RSS, (3) ça rend les informations les plus pertinentes immédiatement accessibles.
Si tout le monde utilisait les flux RSS, la notion même de génocide deviendrait obsolète car le public en serait très rapidement informé, et ne ferait que prolonger dans la rue la pratique que serait la consultation de son lecteur de flux RSS. Mieux, le public serait informé des tenants et des aboutissants de notre rapport au travail, des liens entre son contrat de travail, la consommation de masse, la délocalisation, et le fait que 16 % des ouvrièr·es assemblant des iPhone se sont déjà évanoui·es sur leurs lieux de travail. Ce n'est pas de la culpabilisation, c'est un exemple : si nous étions mieux informé·es de notre implication dans un mode de gouvernance contribuant à des violations des droits de l'Homme, et des moyens de les défendre (par exemple en se syndiquant), nous serions furieux·ses. Nous serions sans doute des millions dans la rue, bien informé·es, à demander l'annulation de la dette africaine, la relocalisation de la production de nos téléphones et de nos vêtements, une forme de socialisme autogestionnaire ou de municipalisme, etc. Mais non, on utilise Instagram et c'est pour ça qu'on va tou·tes y passer.
“Les flux RSS auraient empêché ce génocide, alors quelle est ton excuse ?” (2/6)Une bonne démocratie repose sur une bonne circulation des informations. C'est pour ça que ce qui deviendrait la CIA recommande, pour empêcher une organisation de fonctionner, de :
1. faire des discours, parler de grandes valeurs, recourir à des anecdotes personnelles,
2. détourner l'attention sur l'élaboration minutieuse de chaque action décidée, plutôt que sur des prises de décisions concrètes,
3. demander si nous n'empiétons pas sur les prérogatives de tel autre groupe en agissant ainsi, etc.
L'enjeu est bien celui d'une infrastructure de communication privée ou publique. L'enjeu est bien celui de bases de données ouvertes, indexées, ou fermées, dont la consultation dépendrait d'un algorithme de recherche opaque et propriétaire. L'enjeu est bien celui de pouvoir télécharger, trouver, et trier des publications grâce à un système de titres et de mots-clé pertinent, plutôt qu'à travers un système de hashtags appliqués à des publications de 140 signes. L'enjeu est donc celui de nos mécanismes de fédération, soit décentralisés – en consultant autant de fichiers XML que voulu, sur autant de protocoles que nécessaire, afin de mettre en ordre, littéralement, les publications selon leur date de publication –, soit centralisés et au final, complètement insignifiants.
“Les flux RSS auraient empêché ce génocide, alors quelle est ton excuse ?” (CW unpopular opinion) (3/6)Une bonne blague sur Mastodon n'est lue que par un agrégat d'individus atomisés et plus isolés que des paysans parcellaires, incapables de s'assembler pour défendre leurs droits, en tant que travailleur·euses numériques, et ne serait-ce que pour apprendre à sauvegarder correctement le contenu de leurs disques durs. Partie de rien pour arriver nulle part, elle provoquerait plus une crispation qu'un rire que l'on saurait partagé, car issu d'un contexte et de contenus lus par un groupe de personnes donné et identifiable – on saurait qu'untel réagirait de telle manière et donc, par exemple, que l'on pourrait y faire référence plus tard. On rirait de bon cœur avec autrui, à des milliers de kilomètres de distance peut-être, mais renchérissant et nourrissant une bonne blague pendant un petit quart d'heure. L'ambiance, m'a appris Denis Cerclet, est quand les corps sont en confiance et se mettent à agir ensemble ; mais sur le microblog, il n'y a pas d'« ensemble », il n'y a plus que des corps individualisés ponctuellement parcourus de spasmes. Avec des flux RSS, je considère au contraire que l'« ensemble » prendrait corps dans les syndicats et dans la rue ; bref, que nous serions inéluctablement une classe en soi et pour soi, défendant ses intérêts mais aussi ses valeurs avec plus de convictions que les sempiternels appels à la répartition des richesses ou aux grands soirs – tandis que, les yeux rivés sur nos écrans, dressé·es à un rapport social indivdualiste et égoïste, nous ne militons que pour défendre nos propres intérêts, faisant de toute convergence des luttes une corvée et toute revendication internationaliste une lubie.
“Les flux RSS auraient empêché ce génocide, alors quelle est ton excuse ?” (4/6)L'écosystème des flux RSS a longtemps été détérioré par WordPress, qui par défaut les limites à 50 mots, à des fins purement économiques (la consultation des sites web permet d'afficher des publicités et de revendre nos données personnelles à des data brokers). On doit abandonner ce logiciel, développer l'écosystème RSS autour d'alternatives plus saines, comme Ghost et Haunt.
Le premier est un CMS permettant la génération de chaque page web consultée et donc la mise à disposition de contenus sous paywall. Un abonnement Ghost Pro coûte environ 9 €/mois, tandis qu'un bon thème coûte entre 50 et 150 €, de manière définitive. C'est un logiciel libre, et une bonne offre pour qui souhaite monétiser ses publications, par exemple à travers un système d'abonnements, une excellente base de connaissances publique pour se lancer, et des thèmes de qualité professionnelle¹.
Entre la puissance d'un CMS professionnel, onéreux, et fortement concurrentiel comme Ghost et ce qui suit s'insèrent des alternatives plus accessibles et plus communautaires, comme Write.As et Plume, la première permettant notamment d'héberger son blog sur son propre nom de domaine, tandis que la seconde serait plus communautaire et permettrait à mon avis d'accéder plus facilement à de nombreux blogs de bonne qualité². J'y fais toujours de bonnes découvertes, que j'ajoute à mon lecteur de flux.
“Les flux RSS auraient empêché ce génocide, alors quelle est ton excuse ?” (5/6)Le second est un générateur de sites web statiques, dont en principe totalement accessibles, totalement scriptables et regénérables à la volée, à partir d'une même base de fichiers, ce qui en fait un excellent modèle pour réussir, avec Emacs, son défi #100DaysToOffload (je recommande le thème Paperesque pour Hugo). Or, contrairement à Hugo dont chaque thème a son propre fichier de configuration, Haunt est composé de convertisseurs d'un format à un autre, pouvant être modifiés et appelés dans un fichier de configuration en Guile Scheme ; il resterait à concevoir le CSS mais c'est un moteur extrêmement puissant dans la mesure où il permettrait par exemple assez facilement l'export d'événements insérés nativement dans le format Org-mode (par exemple d'appels à manif) vers les formats HTML et XML (ou, par exemple, XHTML). Toute cette pile est exclusivement anglophone, la documentation de git est traduite en français mais c'est à peu près tout ; il reste donc à proposer une interface graphique suivant les HIG du projet GNOME, conforme aux standards du cercle d'applications tierces de qualité, et livré par défaut avec des fonctionnalités de conversion natives, une compatibilité git, etc. L'enjeu reste, je le rappelle, de pouvoir générer un site web statique à partir de tous les fichiers dans un dossier donné – mais aussi de pouvoir générer des flux RSS ou des documents PDF par entrée et par mot-clé.
“Les flux RSS auraient empêché ce génocide, alors quelle est ton excuse ?” (6/6)La norme RSS n'est pas seulement très puissante ; créée par un Aaron Swartz encore adolescent et littéralement mort pour son œuvre de partage de connaissances, elle est littéralement révolutionnaire. De nombreux sites web et blogs sont déjà compatibles et des gens meurent parce que tu ne t'en sers pas. Alors quelle est ton excuse ?