Dans l’examen du caractère genré de la catégorie de « désinhibé », on a vu apparaître plus discrètement la dimension de classe des codages, notamment dans la façon dont les manifestations de masculinité hégémonique pouvaient être perçues et interprétées. En amont de l’exemple de la désinhibition, il était également apparu que les médecins eux-mêmes pouvaient être attentifs à distinguer des manières de parler populaires ou rurales d’une atteinte neurologique du langage. Lors de la séance de formation au NIH, la médecin formatrice insiste à plusieurs reprises sur la nécessité de prendre en compte l’« environnement », l’« environnement social » ou le « niveau culturel » du patient dans l’administration du NIH, mais surtout d’autres tests (« Comme le MMS, le Rankin est corrélé au niveau culturel »), sans que cela soit lié à ma présence ce jour-là (elle utilise son PowerPoint « habituel »).
Le paradoxe est alors le suivant : dans l’évaluation formalisée du moteur, la classe sociale est thématisée, mais sans grande incidence, dans la mesure où les différents exercices qui servent à administrer le NIH mobilisent assez peu des compétences culturelles ; en revanche, dans l’évaluation pratique du cognitif, sur laquelle on se concentre ici, la position de classe des patients n’est pas thématisée, mais elle joue pourtant, comme on va le voir, un rôle non négligeable dans la perception et la définition des pertes.
Tout d’abord, on peut envisager le cas de patients de classes populaires dont l’origine sociale joue comme « écran » en augmentant les difficultés du médecin à coder les pertes :
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Au chevet de M. G., un ouvrier retraité de la plasturgie qui « parle mal » – mais ne constitue pas un cas de chuintement et de patois évoqué explicitement lors de la formation au NIH par exemple –, la Dr Duterre a ainsi du mal à évaluer son articulation :
– Dr Duterre : Vous parlez toujours comme ça ? Vous avez l’impression que vous articulez moins bien que d’habitude ?
– M. G. : J’ai toujours eu un petit problème de ce côté-là, et, là, j’ai pas mes dents.
Elle hésite sur le « cotage », et y revient le lendemain :
– Dr Duterre : Pour vous, c’est revenu à 100 % la parole, l’articulation ?
– M. G. : Pour moi, c’est comme d’habitude.
Plus tard, dans le bureau, elle réfléchit tout haut : « Pour moi, même le NIH à 2, je sais pas, ça pourrait être 0, le fait qu’il parle mal, il dit qu’il a toujours mal articulé. Le gars, je suis pas certaine qu’il ait fait un AVC en fait... »