User avatar
Océane @oceane@peculiar.florist
2y
« On prendra de ce fait en compte la façon dont cette « construction professionnelle de la maladie » se fait dans un espace social orienté, où les patients ont un sexe et une position sociale, et où les jugements professionnels sont toujours aussi des jugements sociaux, de classe et de genre. De plus, on appréhendera la façon dont le patient, dans ces services de neurologie, participe à cette identification sociale du biologique, notamment parce que la pathologie et ses symptômes imposent au médecin de se reposer en partie sur les propos du patient. »

– Muriel Darmon, « Réparer les cerveaux », 2019 (chapitre 3)
1
0
0
0
User avatar
Océane @oceane@peculiar.florist
2y
Comme on peut le voir ci-dessus, les médecins peuvent tout à fait tenir un discours critique sur cet instrument et ses biais. Cette dimension occupe ainsi un temps important de la formation sur le NIH dispensée aux internes, pour les aider à distinguer les variations liées à l’observateur de celles liées à un remaniement hémorragique aggravateur de l’AVC. Il a ainsi été très fréquemment rappelé, à l’observatrice que j’étais, les limites de l’instrument, comme lors de cette discussion dans le bureau des internes à propos du cas d’une patiente : « Son NIH est bizarre, dit l’interne, d’abord à 14, puis 5, puis remonte à 14, puis redescend à 6. » Se tournant vers moi, elle ajoute :
Soit il y a une cause médicale, comme là [un autre dossier de patient], un remaniement hémorragique, soit c’est le cotage du NIH. Moi, je pense que ça n’a de valeur que si c’est toujours la même personne qui le fait, c’est très subjectif le cotage du NIH. C’est peut-être lié ici à un changement d’opérateur, c’est sûr que c’est mieux quand c’est la même personne qui cote.
La dépendance par rapport aux outils qui permettent de saisir le biologique est ici tout à fait explicite, et les médecins n’évoluent pas en l’occurrence dans un monde où la sociologie bousculerait une conception naïve de l’objectivité en révélant la variation des points de vue. De plus, il est frappant – pour la sociologue ethnographe – de voir que même certaines logiques sociales de la perception médicale sont identifiées par les médecins. Ainsi, lors de la formation des internes au NIH, la cheffe de clinique évoque le cas du « cotage » de la dysarthrie – les troubles de l’articulation – dans le cas des patients du monde rural, dont les manières de parler, le recours à certains termes de patois ou certaines prononciations et chuintements pourraient par erreur faire conclure à une dysarthrie quand ce sont des différences sociales qui sont en jeu : « Des fois, on nous annonce une grosse dysarthrie et on voit arriver le patient : “Mais, pour vous, vous parlez comme d’habitude ?” [En imitant l’accent :] “Oui, oui !” Alors, bon, quand tu n’es pas de la région, ça surprend ! »

Les travaux de Darmon sont d'une telle force et d'une telle délicatesse, c'est incroyable
0
0
0
0